C’est dans un cabinet sobre du quartier de Bergevin a Pointe-a-Pitre que Marielle Augustin recoit, entre deux consultations, pour un entretien long format. Sur sa bibliotheque, des ouvrages de Frantz Fanon, d’Edouard Glissant et de psychologie interculturelle voisinent avec des photos de famille. Psychologue clinicienne diplomee depuis vingt ans, elle a oriente sa pratique vers les couples mixtes Antilles-métropole il y a une dizaine d’annees, après avoir constate que ses patientes recurrentes faisaient face a des problematiques similaires.
L’idee de cette interview est nee d’un constat simple. Sur internet et dans les conversations, la “mentalite antillaise” est decrite avec une serie de cliches : matriarcat, infidelite, communication directe, attachement a la famille, exuberance. Le tout dans un melange qui en dit souvent plus sur celui qui parle que sur la realite vecue par les femmes antillaises. Marielle Augustin nous aide a faire la part du vrai et du faux, sans complaisance ni concession au politiquement correct.
Marielle Augustin
Vingt ans de pratique, dont dix consacres aux couples mixtes Antilles-métropole. Forme aux approches systemique et interculturelle.
Le caractere antillais : mythe ou realite culturelle
Sophie Beaumont : Marielle, on parle souvent du caractere antillais comme s'il etait une donnée homogene. En tant que psychologue, qu'est-ce que vous repondez quand un patient vient vous voir avec cette idee ?
Marielle Augustin : La première chose que je dis, c'est qu'il n'existe pas un caractere antillais, comme il n'existe pas un caractere parisien ou un caractere breton. Ce qu'on appelle le caractere antillais, c'est en realite un ensemble de traits culturels qui resultent d'une histoire specifique : esclavage, colonisation, departementalisation, migrations.Ces traits ne sont pas des essences. Ce sont des réponses adaptatives développées sur plusieurs générations. La franchise verbale, par exemple, qu’on associe souvent a la femme antillaise, vient en partie d’une culture orale ou les mots devaient porter parce que l’ecrit n’etait pas accessible. La force de caractere, qu’on lit comme une assertivite naturelle, est aussi le fruit d’une histoire ou les femmes ont du tenir des familles entieres pendant des siecles.
Donc oui, il y a des regularites culturelles. Mais chaque femme antillaise est d’abord une personne, avec son histoire, sa famille, ses choix. Confondre culture et destin individuel, c’est l’erreur qui produit le plus de malentendus dans les couples mixtes.
L’attrait des hommes metropolitains pour les Antillaises
Sophie Beaumont : Beaucoup d'hommes metropolitains s'interessent aux femmes antillaises. Vous voyez en consultation des couples qui se forment dans cette dynamique. Qu'est-ce qui se joue, selon vous ?
Marielle Augustin : Il y a plusieurs niveaux. Le premier, c'est l'attirance physique liee a une représentation culturelle et mediatique de la femme antillaise : sensualite, force, joie de vivre. Cette image n'est pas fausse, elle est juste partielle.Le deuxieme niveau, plus profond, c’est ce que la culture antillaise représente symboliquement pour beaucoup d’hommes metropolitains : un rapport plus direct au corps, a l’emotion, a la vie. Dans une société metropolitaine parfois codee et reservee, la spontaneite antillaise apparait comme un souffle.
Le probleme, c’est quand cette attirance reste au niveau du fantasme. Si l’homme cherche une “femme antillaise” comme on cherche une experience exotique, il va etre decu et la femme va se sentir reduite a un cliche. Les couples qui durent sont ceux ou l’homme rencontre une femme qui est antillaise, plutot qu’une “Antillaise” qui se trouve etre une femme. La nuance est essentielle.
Les pieges des couples mixtes Antilles-métropole
Sophie Beaumont : Quels sont les pieges les plus frequents que vous identifiez dans les couples mixtes que vous suivez ?
Marielle Augustin : Le premier piege, c'est ce que j'appelle le malentendu sur la communication. Aux Antilles, on dit les choses : si quelque chose ne va pas, on le verbalise, parfois avec force. En métropole, et particulierement dans certains milieux, on prefere les non-dits, les sous-entendus, les ajustements indirects. Les deux modes ne sont pas compatibles spontanement. La femme antillaise va se sentir floue par les non-dits, l'homme metropolitain va se sentir agresse par la franchise.
Le deuxieme piege, c’est la place de la famille. Aux Antilles, la famille elargie est présente, opinionnee, influente. Pour un homme metropolitain qui vient d’une famille nucleaire ou les visites sont planifiees longtemps a l’avance, c’est un choc culturel. Si ce choc n’est pas verbalise, il devient source de ressentiment.
Le troisieme piege, c’est le rapport au temps et a l’imprevu. La culture antillaise intègre l’imprevu, la spontaneite, la souplesse. La culture metropolitaine, particulierement urbaine, valorise la planification et la ponctualite. Encore une fois, les deux sont legitimes, mais la collision peut etre douloureuse.
Le rôle de la famille elargie
Sophie Beaumont : Vous evoquez la famille comme un facteur central. Comment l'intégrer concretement dans un couple mixte sans que ca devienne une charge ?
Marielle Augustin : D'abord, comprendre que la famille antillaise n'est pas une famille metropolitaine en plus grand. C'est une autre structure, avec ses regles. La mere occupe une place centrale, souvent matriarcale au sens ou elle tient le tissu familial. Les soeurs, les tantes, les marraines participent activement aux décisions importantes.Pour un homme metropolitain, le defi c’est d’apprendre a entrer dans ce reseau sans le subir et sans essayer de le maitriser. Quelques regles simples : etre present aux moments cles (anniversaires, deces, fêtes), respecter la mere et les aines, ne pas chercher a separer la femme de sa famille. Ces gestes simples ouvrent des portes.
A l’inverse, la femme antillaise dans un couple mixte doit aussi apprendre a creer un espace pour le couple en dehors de la famille. C’est important pour la sante du lien conjugal. Beaucoup de femmes antillaises me disent en consultation : “je n’ai jamais vraiment quitte ma mere”. Le travail therapeutique consiste alors a aider a poser des limites bienveillantes, sans rupture, mais avec clarte.
Sexualite, tabous et liberte
Sophie Beaumont : La sexualite est un sujet souvent stereotype dans les représentations de la femme antillaise. Qu'est-ce qui se passe vraiment dans la realite des couples ?
Marielle Augustin : La culture antillaise a un rapport au corps plus decomplexe que la culture metropolitaine, c'est vrai. Cela se voit dans la danse, les vetements, la maniere dont on parle du desir. Mais cette aisance ne signifie pas absence de tabous. Au contraire.Il y a des sujets dont on ne parle pas, ou peu : les difficultes sexuelles, les fantasmes inavoues, la fidelite et les ecarts. La culture antillaise valorise le couple stable, le mariage, la famille, et tout ce qui s’en eloigne se vit souvent dans le silence.
Pour un couple mixte, le defi c’est de creer un espace de parole sur la sexualite qui ne soit ni la pudeur metropolitaine bourgeoise ni le silence antillais traditionnel. Les couples qui reussissent sont ceux qui osent verbaliser, sans honte, ce qui marche et ce qui ne marche pas. Cela demande du temps et de la confiance, mais c’est très liberateur.
L’argent, la dependance et l’autonomie
Sophie Beaumont : On entend parfois que les femmes antillaises auraient des attentes economiques specifiques vis-a-vis de leur partenaire. C'est vrai ou c'est un cliche ?
Marielle Augustin : C'est nuance. Il y a une realite historique : dans une société ou la stabilite economique etait fragile, le mariage et le couple ont longtemps eu une fonction de sécurité materielle pour les femmes. Cette dimension n'a pas completement disparu, particulierement dans les milieux moins favorises.Mais reduire les attentes des femmes antillaises a une dimension economique, c’est faux. La grande majorite des femmes que je vois en consultation gagnent leur vie, sont autonomes, et cherchent dans le couple un equilibre affectif avant tout. L’argent peut etre un sujet, mais comme dans tous les couples, partout dans le monde.
Le piege pour un homme metropolitain, c’est de penser qu’en etant “le pourvoyeur” il va combler les attentes. Ce n’est pas ca qui se joue. Ce qui se joue, c’est la capacite a etre present, fiable, engage. La sécurité economique est un bonus, pas l’essentiel.
Quand l’homme metropolitain découvre la culture creole
Sophie Beaumont : Pour un homme metropolitain qui s'engage avec une femme antillaise, comment intégrer la culture creole sans la trahir ni la fantasmer ?
Marielle Augustin : Avec curiosite et humilite. Apprendre quelques mots de creole, ecouter les chansons, lire un peu de litterature antillaise (Cesaire, Glissant, Confiant, mais aussi des auteurs plus recents), participer aux fêtes traditionnelles. Mais sans chercher a "devenir" antillais : c'est impossible, et toute tentative est percue comme une appropriation maladroite.Le bon equilibre, c’est d’etre un compagnon respectueux et present, qui apprend sans se substituer. Aller au carnaval avec sa compagne, oui. S’imaginer faire une chanteyel comme un guadeloupeen pure souche, non. La frontière entre les deux est subtile, mais elle se sent.
Ce que beaucoup d’hommes metropolitains decouvrent avec emerveillement, c’est la richesse d’une culture qui leur etait jusque-la abstraite. Quand cette découverte est sincere et durable, elle alimente le couple pendant des décennies.
Construire un couple solide sur la duree
Sophie Beaumont : Vingt ans de pratique, dix ans avec des couples mixtes. Quelles sont les cles que vous avez vu emerger pour construire dans la duree ?
Marielle Augustin : Trois cles principales. La première c'est la communication explicite. Verbaliser les attentes, les frustrations, les joies. Cela demande un effort des deux cotes, parce que les deux cultures n'ont pas les memes habitudes, mais c'est indispensable.La deuxieme cle c’est le territoire commun. Le couple a besoin d’un espace qui n’est ni l’univers familial antillais ni l’univers familial metropolitain : un troisieme lieu ou ils inventent leurs propres rituels, leurs propres traditions. Ce peut etre une maniere de feter Noel, un rituel du dimanche, une chanson commune. Ce territoire commun protege le couple des forces externes.
La troisieme cle, c’est la patience. Les couples mixtes Antilles-métropole qui durent ont généralement traverse trois a cinq crises majeures dans les dix premières annees : maladie d’un parent, demenagement, naissance, conflit familial. Chaque crise teste les fondations. Les couples solides ne sont pas ceux qui evitent les crises, mais ceux qui les traversent ensemble en se renforcant.
Idees recues : le vrai du faux
Les six idees recues passees au crible
La culture antillaise valorise le matriarcat dans la famille elargie, mais cela ne fait pas de chaque femme antillaise une matriarche dans son couple. Beaucoup vivent des relations equilibrees ou egalitaires, voire moins assertives.
Les choix conjugaux des femmes antillaises sont aussi varies que ceux des autres femmes. Les couples antillais-antillais restent majoritaires aux Antilles. Le cliche vient d'une visibilite mediatique des couples mixtes qui ne correspond pas a la realite statistique.
En métropole, la diaspora antillaise est plus dispersee, ce qui peut faciliter ou compliquer selon les situations. La taille du marche est plus grande, mais la pression sociale moindre. Plus facile, non. Différent, oui.
L'infidelite n'est ni plus ni moins fréquente aux Antilles qu'ailleurs en France. Les statistiques sont comparables. Le cliche perdure pour des raisons historiques et mediatiques, mais ne correspond pas a la realite des couples antillais d'aujourd'hui.
L'argent compte dans tous les couples. Aux Antilles comme ailleurs, c'est un sujet sensible mais pas différent en intensite. Le cliche traduit souvent un malaise du locuteur plus qu'une realite objective.
Le français suffit largement, surtout en milieu urbain. Quelques mots de creole sont apprecies comme marque d'intérêt, mais aucune femme antillaise n'attend une maitrise complete de la langue. La sincerite et le respect comptent infiniment plus.
Trois choses a retenir
Pour conclure cet entretien, Marielle Augustin retient trois principes pratiques pour les couples mixtes Antilles-métropole :
Premier principe — sortir des cliches. La femme antillaise n’est ni un fantasme ni une figure mythique. Elle est d’abord une personne. Construire une relation sur des cliches, meme positifs, conduit toujours a des desillusions. La rencontrer pour ce qu’elle est, c’est la première condition d’un couple solide.
Deuxieme principe — investir dans la culture. S’intéresser sincerement a la culture creole, sans la fantasmer ni la trahir, enrichit la relation et ouvre des portes dans la famille elargie. Apprendre, lire, ecouter, participer : ces gestes sont accessibles a tous et changent profondément la dynamique.
Troisieme principe — verbaliser les différences. Les couples mixtes qui durent sont ceux qui parlent de leurs différences au lieu de les nier ou de les subir. La communication explicite, parfois inconfortable au debut, devient l’outil le plus puissant pour traverser les annees ensemble.
Cet entretien n’epuise evidemment pas la complexite des dynamiques de couple aux Antilles ni la richesse de la psychologie interculturelle. Pour une analyse sociologique des couples mixtes Antilles-métropole sous un angle différent, lisez notre entretien avec Thomas Beaufils, sociologue spécialisé en couples mixtes DOM-TOM. Pour ceux qui veulent aller plus loin, Marielle Augustin recommande la lecture de Frantz Fanon, d’Edouard Glissant et des travaux contemporains sur les couples mixtes en milieu insulaire. Elle conclut en rappelant que “chaque couple ecrit sa propre histoire, et qu’aucune theorie ne remplace l’attention quotidienne portee a l’autre”. Une sagesse qui depasse largement le cadre antillais.



